Pastels du musée des Beaux-Arts de Reims, histoires de collections
Marie-Hélène Montout-Richard, directrice du musée des Beaux-Arts de Reims, conservatrice en chef, chargée de la collection d’arts graphiques.
A l’origine des collections du musée des Beaux-Arts de Reims, celles de son École de dessin, créé en 1748. Au sortir de la Révolution française, en 1794, lorsque le musée s’installe à l’hôtel de ville, il y présente non seulement les saisies des biens sauvés du vandalisme et confisqués à l’Église et aux émigrés, mais également des modèles peints, dessinés, gravés et sculptés provenant de l’Ecole.
Dès les premiers inventaires et catalogues, une dizaine de pastels est signalée. Même s’ils ne nous sont pas tous parvenus, les noms de Nicolas Dumonstier, Maurice Quentin de La Tour, Jean-Baptiste Santerre, en témoignent. C’est au cours du XIXe siècle que la collection de pastels se dessine timidement. Le musée acquiert de nouvelles feuilles, sous forme d’achats, auprès de galeries, d’experts, lors de ventes publiques, directement aux artistes ou grâce aux libéralités, legs de collectionneurs et dons d’artistes ou de leurs descendants.
Chaque acquisition est révélatrice d’un attachement aux personnalités ou artistes rémois, et du goût bourgeois des collectionneurs. A Reims, les donateurs sont principalement de riches entrepreneurs issus du monde du textile ou du champagne. Ils suivent les tendances de l’époque et parmi les objets offerts au musée se glissent quelques pastels. Robert Nanteuil, Lié Louis Périn-Salbreux, Jean-François Millet, Camille Roqueplan, Alphonse-Eugène Lamare, sont les quelques représentants de cet art aux mille nuances et aux genres qui font sa réputation : portraits, natures mortes et paysages.
Au début du XXe siècle, dons et achats se poursuivent. Mais c’est avec l’incroyable legs d’Henry Vasnier que la collection de pastels s’affirme. Parmi les 593 items, figurent plus de 90 dessins dont la moitié sont des pastels d’artistes contemporains. Acquis à la galerie Georges Petit, qui accueille les Expositions de pastellistes français dès 1885, ils sont majoritairement très grands et leur encadrement rutilant. Considérés comme des tableaux à part entière, ils sont accrochés, en rang serré, mêlés aux peintures, sculptures et objets d’art, dans sa galerie privée à Reims, située sur le riche boulevard Lundy.
Aimant surtout les paysages, les scènes de genre et les portraits de femmes, son choix se porte généralement sur des œuvres d’artistes reconnus, comme Albert Besnard, Charles Léandre, Jean-François Millet ou Léon Lhermitte. Pour ce dernier, avec qui le mécène semble avoir entretenu des liens d’amitié, une bonne place est réservée dans son grand bureau de réception, en présentant autour de son imposant tableau Le Vin un ensemble de dix pastels et fusains.
Avec ce legs important, le musée quitte l’hôtel de ville et investit les bâtiments de l’ancienne abbaye Saint-Denis, située à quelques mètres de la cathédrale, et réaménagée pour sa nouvelle fonction. L’inauguration, par le président Raymond Poincaré, a lieu en 1913.
Cinq ans plus tard, la ville est détruite à 60%. Une partie des collections muséales est sauvée, mais on déplore la perte de 5 pastels. La solidarité s’organise pour faire renaitre la cité des sacres. Politiques, historiens, amateurs et artistes, veulent participer à la reconstruction de la cité martyr et à celle de leur musée, en associant leur nom à leur générosité. Parmi les nouvelles acquisitions, quelques belles feuilles abouties aux coloris et contrastes lumineux puissants, citons des pastellistes talentueux, pourtant méconnus aujourd’hui, tels Alfred Chanzy, Simonne Champion et le rémois Adrien Sénéchal, qui fera du pastel une pratique privilégiée.
A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, Paul Jamot, lié à Reims par sa famille, conservateur au Louvre, fait un legs important. Parmi la centaine d’œuvres léguée au musée, dont il a accompagné la renaissance en tant que directeur entre 1927 et 1939, se trouvent des pastels de ses amis Albert Besnard, Maurice Denis, Ernest Laurent, René Piot et un petit chef-d’œuvre des débuts de Pablo Picasso.
Dans la deuxième moitié du XXe siècle, la collection de pastels continue de croitre. D’une part, avec quelques pièces inattendues qui aujourd’hui sont identifiées comme des éléments significatifs pour l’art du pastel. Evoquons sans distinction de siècle, la française Marguerite Thérèse Laperche et ses portraits de personnalités rémoises du XVIIIe siècle, la belge Marthe de Witte pour une œuvre ethnographique représentant un potier congolais, l’espagnole Maria Blanchard pour une maternité moderne
Enfin, rappelons le chef-d’œuvre de Charles Le Brun, représentant le portrait de son ami le graveur Israël Silvestre, mais aussi la spectaculaire Vierge à l’enfant de George Desvallières, représentant majeur du renouveau de l’Art sacré au XXe siècle.
D’autre part, avec l’importante collection d’arts graphiques illustrant la Grande Guerre rassemblée par Julien Lemétais et cédée au musée par ses filles, une quarantaine de pastels est inventoriée, révélant les multiples possibilités techniques et stylistiques de ce médium. Des caricatures aux portraits réalistes, des paysages inconnus aux villes dévastées ou des moments intimes aux scènes de liesse, les dessinateurs donnent de la couleur à leur vision d’une guerre qui n’en finit pas. Face à cette terrible réalité, leurs œuvres, souvent esquissées au fusain, s’animent de bleu, de blanc et de rouge pour souligner l’innommable, raconter le sentiment de solitude mais aussi illustrer l’espoir et le retour à la vie.
Depuis les années 2000, d’autres pièces sont venues compléter ce fonds. A priori moins spectaculaires techniquement, elles n’en sont pas moins intéressantes et sensibles : soit pour le sujet qu’elles illustrent, soit pour le renouveau d’un style au service d’un projet.
C’est le cas des dessins préparatoires pour des décors utilisant le pastel en rehauts : à Reims, Maurice Denis pour les peintures de l’église Saint-Nicaise, Léonard Foujita pour les fresques de la chapelle Notre-Dame-de-la-Paix, et à Villenauxe-la-Grande (Aube), David Tremlett pour les vitraux de l’église Saint-Pierre-Saint-Paul. Ici, le pastel vient en complément d’un assemblage de fusain, sanguine ou aquarelle. Il se situe dans la tradition du dessin d’études et de recherches qui depuis la Renaissance mélange poudres colorées, craies naturelles ou manufacturées.
Pour Jacques Simon, dont une trentaine de dessins ont été transmis par ses petits-enfants, le pastel est pratiqué pour sa gamme de couleurs pures et pour son exécution rapide. A l’image de son art, le maitre-verrier construit sa composition avec des cernes noirs et pose savamment des plages de couleurs pour capter la lumière sur l’habit d’un compagnon restaurateur ou réchauffer une architecture détruite.
Enfin, signalons dans le riche fonds de dessins du sculpteur Karl-Jean Longuet, un petit corpus étonnant d’œuvres intitulées « Abstraction » et datées des années 1970. Motifs décoratifs pour un tapis ou une tapisserie, ces essais de couleurs posées en aplat et enchevêtrés les uns dans les autres, dessinent des paysages fantomatiques, labyrinthes improbables d’où surgissent des étincelles de lumières et des sonorités expérimentales. Ici, c’est « l’effet pastel » qui semble exploré. L’impression de pouvoir toucher du regard est une illusion presque palpable.
De la simple esquisse prise sur le vif à une œuvre très aboutie, la richesse de la collection de pastels du musée des Beaux-Arts de Reims la situe comme une référence en France, en particulier pour le 19e siècle.