Une petite... et une longue histoire du miel
Service civique - Ambassadeur du patrimoine naturel du Musée du fort de la Pompelle, avec des passages repris à Yanis Peyrousere, ancien volontaire en service civique.
I – Une petite histoire du miel au fort de la Pompelle...
Le saviez-vous ? Tous les ans, ce ne sont pas moins de 150 pots de miel (et parfois plus !) qui sont confectionnés par les ruches du fort de la Pompelle et dans un système de production ultra-local... Les pots de miel sont en vente à la boutique du fort de la Pompelle !
Vous l’ignoriez peut-être mais depuis 2022, des trois ruches sont installées à proximité du musée du fort de la Pompelle. Ce projet, qui avait déjà été pensé dès 2019 par Pauline Blochet première volontaire en service civique sur la mission « Ambassadeur du patrimoine naturel du fort de la Pompelle », a d’abord été interrompu en raison de l’épidémie de Covid durant l’année 2020. Relancé quand les conditions le permettaient en 2021, par les volontaires en service civique pour la même mission, le projet a pris définitivement forme grâce à l’engouement d’André-Claude Deblock, apiculteur à Cernay-lès-Reims, avec qui les Musées de Reims collaborent pour cette installation qui eut lieu durant le printemps 2022. L’installation de ruches sur le site fit l’objet de nombreux questionnements et en premier lieu environnementaux : était-il possible et même envisageable d’accueillir sur l’espace naturel du fort ces douces avettes (autre nom des abeilles, qui viendrait du latin populaire apitta, formé sur le latin classique apis et qui pourrait être son diminutif) ? N’y avait-il pas de danger pour elles ? Pouvaient-elles trouver suffisamment de fleurs pour butiner ? Ces nombreuses interrogations ont ainsi fait l’objet d’un travail avec diverses associations ou organismes qui travaillent sur l’espace naturel, parmi lesquels le Conservatoire d’espaces naturels de Champagne-Ardenne (CENCA) ou la Ligue de protection des oiseaux (LPO). Cette installation n’aurait pu s’imaginer sans l’aval de la Direction des espaces verts de la ville de Reims, laquelle a participé à la mise en place du projet.
Depuis la création de cette mission de service civique sur la valorisation de l’espace naturel, l’idée de laisser de l’espace pour des ruches a émergé, tant et si bien que le projet aujourd’hui permet la production d’un miel local, dans un circuit ultra-court : les organismes publics peuvent accueillir des ruches et participer au maintien de la biodiversité. C’est dans ce cadre que s’inscrit la volonté du fort de la Pompelle d’accueillir ces ruches.
II – ... mais une grande histoire mondiale du miel
Revenons un peu sur l’histoire du miel... Si les premières traces remontent à il y a plus de 40 000 ans dans une grotte d’Afrique du Sud, de multiples civilisations anciennes ont joui des vertus nombreuses et du goût agréable du miel : que ce soit les Mayas en Amérique, les Egyptiens en Afrique ou encore chez les Grecs ou chez les Romains ou jusqu’en Chine... Fan Li, un commerçant vivant au Ve siècle avant notre ère en Chine a composé un traité intitulé Règles d’or de la réussite en affaires dont aujourd’hui ne restent que des compilations mais où la notion de ruche en bois semblait déjà indispensable pour l’apiculture, ce qui démontre l’intérêt précoce pour tirer profit du miel produit par les abeilles.
Le miel a été une denrée connue et utilisée par nombre d’hommes : l’usage fut essentiellement alimentaire ou thérapeutique, selon les civilisations, parfois, l’usage conduisit à ce qu’il soit ou l’un ou l’autre et parfois les deux, c’est notamment le cas de la Grèce et de la Rome antiques.
Un peu de mythologie...
Dans la mythologie grecque, Mélissé qui fut alors roi de Crète... Rhéa voulut cacher son fils Zeus de son mari Cronos, habitué à dévorer ses enfants. Elle demande de l’aide aux Mélisses, lesquels acceptent d’accueillir secrètement Zeus en le nourrissant de miel et de lait de chèvre. Cronos, quand il eut appris cela, se mit en colère et transforma Mélissa, qui nourrissait jadis Zeus, en ver de terre. Celui-ci, se sentant redevable de l’action d’antan de Mélissa, la transforma en retour en une charmante abeille. C’est grâce à cette Mélissa, qui a découvert et appris l’usage du miel, que les abeilles sont appelées ainsi. Aristée, lui, éduqué auprès des nymphes (dont peut-être Mélissa), apprit à élever les abeilles. Les versions diffèrent pour accorder la paternité de l’apiculture : est-ce Mélissé ou Aristée qui fut le premier à les dompter ? Aristée, dont une partie de la vie est plus longuement décrite dans les Géorgiques de Virgile, semble être la figure qui a cristallisé son rôle mythologique pour l’apiculture. Malgré tout, l’idée que le miel serait sacré voire divin est renforcée...
Le miel fut utilisé comme édulcorant, comme substitut au sucre qui était rare et cher et son usage médical, surtout pour ses propriétés antiseptiques et cicatrisantes, continua à rendre le miel utile. Lors de cérémonies rituelles, le miel pouvait être utilisé par des tribus germaniques ou celtes pour honorer les dieux. Avicenne, qui composa des traités médicaux, mit en avant les bienfaits du miel dans la prise en charge de multiples troubles : fatigues, infections, troubles gastriques... Le miel fut également prisé pour conserver les aliments, notamment les fruits et les légumes mais aussi la viande puisque le sucre du miel créait un environnement où le développement des micro-organismes n’était pas possible.
Il n’était pas rare de trouver des ruches dans des monastères médiévaux. Si la production de miel semble peu attester, on pouvait trouver, à partir du XIIIe siècle de trouver des rentes en cire. L’abbaye de Saint-Remi était également concernée puisque des archives attestent de ces rentes aux alentours du début du XIVe siècle [1]. La symbolique du miel renvoyait, au Moyen Âge, à la virginité, puisqu’on ignorait la méthode de reproduction et que l’on envisageait celle-ci par parthénogénèse (auto-fécondation) ou par pourriture d’un animal (comme le modèle de la bougonie chez Virgile dans ses Géorgiques où les abeilles « naissent » d’un cadavre de boeuf, d’où l’étymologie de « bougonie », « progéniture du boeuf »).
Pendant la Première guerre mondiale, le miel fut derechef un secours pour les soldats : à la fois source de sucre indispensable pour se prémunir autant que possible de malaises lors de longues journées de marche ou comme antiseptique et antimicrobien (avec un principe actif appelé « inhibine »). Le miel pouvait enfin être utilisé, comme auparavant, pour mieux conserver certains aliments.
III – Le miel et les abeilles, quel avenir ?
Quelle place pourra-t-on accorder au miel et aux abeilles à l’avenir ? Les enjeux sociétaux sont pluriels et nous touchent directement. Le miel, bien qu’il soit une denrée appréciée, pourrait voir sa quantité réduite si nous ne prenons pas soin des abeilles et de l’environnement. L’Université de Reading en Angleterre a produit en mai 2025 un rapport, intitulé Menaces émergentes et opportunités pour la conservation des pollinisateurs mondiaux – Une évaluation rapide pour Bee:Wild [2]. Celui-ci rappelle l’importance des pollinisateurs (les abeilles représentent environ 90% de ceux-ci selon l’ANSES [3]) dans l’environnement puisque « près de 90% des espèces de plantes à fleurs (Ollerton & al., 2011) et plus de ¾ des principales cultures alimentaires mondiales (Klein & al., 2007) dépendent des pollinisateurs animaux pour se reproduire ». L’homme ne doit donc pas négliger ces petites avettes qui permettent tant de richesse pour notre diversité. Ce même rapport, par ailleurs met en exergue les menaces les plus importantes pour elles, parmi lesquelles on trouve les pesticides, les pathogènes, le changement climatique mais également l’usage des antibiotiques, les microplastiques, les métaux lourds... Il rappelle également l’importance de prévoir et d’adapter la plantation d’arbres puisque certains peuvent être plus bénéfiques que d’autres pour certaines espèces animales ou végétales : il faut donc envisager une stratégie globale pour que cela soit utile au plus grand nombre. Mais loin de s’arrêter à un constat catastrophiste, ce rapport propose autant d’actions qu’il y a de menaces (éprouvées ou à venir). Ainsi, les chercheurs préconisent par exemple de réduire l’usage des antibiotiques, de développer la voiture électrique contre la pollution de l’air ou encore de travailler autour de la technologie de l’interférence par ARN pour cibler les parasites en réduisant au silence l’expression des gènes permettant leur développement chez les abeilles.
L’histoire du miel et des abeilles n’est pas près de s’arrêter. Les enjeux sont majeurs depuis la révolution industrielle et toujours plus importants face à la mondialisation et à l’interconnexion. Si d’aventure, vous êtes aussi gourmand (ou collectionneur !) qu’un certain ours pensé par Alan Alexander Milne et illustré par Ernest Howard Shepard, n’hésitez plus à goûter le miel produit au fort de la Pompelle, le miel des Poilus !
Notes
[1] Catherine Vincent, Fiat lux, Lumière et luminaires dans la vie religieuse du XIIIe au XVIe siècle