Paul et Virginie - Bernardin de Saint-Pierre

Julia Couderc, guide-conférencière.
Article rédigé à partir de son master en histoire de l’art La carrière artistique du peintre d’histoire Emile Signol de 1820 à 1855, 2025

Ainsi périrent deux jeunes amants, comme on voit sur les confins de l’aurore deux étoiles s’éteindre ensemble.
Premier des romans exotiques et maritimes, Paul et Virginie connut un triomphe à la fin du 18e siècle. Élevés ensemble depuis leur plus jeune âge, au sein d’une nature paradisiaque qui les a rendus beaux, bons et vertueux, deux jeunes gens voient leur idylle tourner court.

L’œuvre d’un peintre tombé dans l’oubli

La Mort de Virginie SIGNOL Musée des Beaux-Arts

Le musée de Reims possède un tableau d’un peintre ayant connu la gloire de son vivant au XIXe siècle mais qui est à ce jour tombé dans l’oubli. Il s’agit de La Mort de Virginie réalisé par Émile Signol en 1832.
(fig. 1)
L’histoire de ce tableau permet de retracer une partie de la vie de ce peintre lorsqu’il était pensionnaire à l’Académie de France à Rome puisqu’il s’agit d’un de ses premiers envois. Le peintre a eu en effet le privilège de séjourner dans ce lieu historique pendant cinq ans étant donné qu’il a été lauréat du Prix de Rome en 1830. La particularité de ce tableau réside dans la scène représentée. Il ne s’agit pas d’une scène historique ou religieuse comme la majorité de sa production artistique qui nous est parvenu. Il s’agit d’une scène tirée du roman pastoral Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre publié en 1788.
La préservation de cette œuvre au musée de Reims permet d’analyser une de ses réalisations qui fait partie de sa production artistique qui nous est parvenue.

Qui est Émile Signol ?

Émile Signol naît à Paris en 1804 dans une famille de commerçants qui tenait une boucherie située au « faubourg du Temple [1] ». Cet environnement éloigné du monde de l’art ne l’a pas empêché de montrer des prédispositions pour le dessin. Il s’inscrit à l’École des Beaux- Arts de Paris avec l’encouragement de son voisin qui était peintre sur porcelaine. Ce dernier avait en effet découvert le potentiel de ce jeune garçon. Signol intègre finalement cette prestigieuse école artistique à l’âge de 16 ans dans l’espoir de remporter un jour le prix de Rome. (fig. 2)

Cet élève a la particularité d’être persévérant lors de sa formation. Il est parvenu à remporter le prix de Rome en 1830 après six tentatives ! Cette victoire artistique lui a permis de réaliser un séjour à l’Académie de France à Rome pendant cinq ans.

Les envois de la Villa Médicis

Le règlement des lauréats des peintres d’histoire exige des envois dont le choix du sujet est assez précis. Le règlement mentionne que les élèves doivent par exemple réaliser « Pendant le cours, des deux premières années de son séjour à Rome, une figure peinte d’après nature et de grandeur naturelle ; plus quatre figures dessinées d’après le modèle vivant, et deux d’après l’antique [2]. » Émile Signol a réalisé une Liberté, aujourd’hui disparue, en guise de premier sujet et s’est inspiré de la scène tragique de Paul et Virginie pour répondre aux attentes de la deuxième exigence.

Le tableau figure une adolescente allongée sur un divan et entourée par des personnes attristées. La scène possède un caractère émouvant puisqu’elle dépeint un des moments les plus dramatiques de ce roman. Ce livre qui a connu un succès fulgurant dès sa publication raconte l’histoire d’un jeune garçon et d’une jeune fille qui grandissent ensemble sur l’île de France, l’actuelle île Maurice. Passant beaucoup de temps ensemble tout en n’étant pas liés par le sang, ils développent des sentiments l’un pour l’autre.
(fig. 3)
Seulement, ils meurent alors qu’ils sont à l’apogée de leur adolescence. Ici, le peintre représente exactement le moment où « […] Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l’autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux [3]. »

Le témoignage posthume de la fille de l’artiste relate que c’est la fille du directeur de la Villa Médicis, Louise Vernet, qui posa en tant que Virginie pour le peintre [4]. Il existe de flagrantes similitudes lorsqu’il est question de comparer le portrait de Louise Vernet réalisé par son père vers 1830 et le tableau de Signol.
(fig. 4)
L’auteur du roman décrit l’adolescente de la sorte : « Virginie n’avait que douze ans ; déjà sa taille était plus qu’à demi formée ; de grands cheveux blonds ombrageaient sa tête ; ses yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plus tendre éclat sur la fraicheur de son visage […] [5]
 » Louise Vernet ne répond pas tout à fait à la description qu’en fait Bernardin de Saint- Pierre. Ses cheveux sont davantage châtains foncés que blonds et elle est âgée de quatre ans de plus que la protagoniste lorsqu’elle pose pour Signol.
Les retours sur ce tableau lorsqu’il a été présenté au salon de 1832 sont mitigés. Le peintre et critique d’art français Étienne-Jean Delécluze n’hésite pas à exprimer son penchant pour ce second tableau lorsqu’il rédige dans le Journal des artistes « Qu’il se console : il a été plus heureux dans son tableau de Virginie entourée par les femmes qui se disposent à laver son corps retiré de l’eau, composition touchante, bien disposée, bien traitée
 [6]
 ». Les procès-verbaux de l’Académie reprochent quant à eux au peintre d’avoir trop accentué la luminosité qui éclaire le visage de Virginie. Ils n’hésitent pas à souligner également les trop grandes proportions de la vielle femme qui se tient aux pieds de la jeune mourante. L’Académie reconnait cependant que
« les envois de sa première et de sa deuxième année attestent son ardeur pour le travail et promettent pour l’avenir de beaux-succès [7]. » Vision prémonitoire ? Certainement, mais seulement pour un temps restreint qui se limite à son vivant.
Ce tableau illustre finalement bien plus qu’une scène tirée d’un roman populaire. Elle témoigne avant tout d’une épreuve essentielle que l’artiste a dû réaliser en tant que pensionnaire à l’Académie de France à Rome. Il en résulte en partie un témoignage précieux des liens sociaux qui se sont construits à la villa Médicis durant les années 1830.

De la gloire à l’oubli

Signol a régulièrement exposé lors des Salons officiels, au musée du Luxembourg et à l’Exposition universelle de Paris. En 1855, La France est désignée pour accueillir la deuxième Exposition universelle après celle qui a eu lieu à Londres en 1851. Ce moment permet aux nations qui sont présentes d’exposer des innovations aussi bien dans le domaine de l’industrie que dans celui de l’agriculture. De son nom officiel, l’Exposition universelle des produits de l’agriculture, de l’Industrie et des beaux-arts, est inaugurée le 15 mai par l’empereur des Français Napoléon III. Placée sur les Champs-Élysées elle se déroule jusqu’au 15 novembre.
Le bâtiment qui abrite les œuvres des artistes admis à exposer est le Palais des Beaux-Arts situé sur l’avenue Montaigne. Signol figure parmi les artistes français présents sur le devant de cette scène artistique. Il présente pour cet événement deux tableaux qui ont été commandés par l’ancien roi des Français, Louis-Philippe, pour le musée du château de Versailles ; Le passage du Bosphore, par les Croisés (fig. 5) et La prise de Jérusalem. Ces deux œuvres, par leurs dimensions considérables et le sujet patriotique représenté, ont vraisemblablement marqué le public.

De son vivant il reçoit des honneurs — obtient la Légion d’Honneur en 1841 ; est élu membre de l’Académie des Beaux-Arts le 24 novembre 1860. Il succède au peintre Louis Hersent. Il devient enfin en 1865 un officier de la Légion d’Honneur.
Cependant de par sa formation de peintre d’histoire, il reste un peintre élitiste. Placé en haut de la hiérarchie des genres, la peinture d’histoire représente essentiellement des scènes mythologiques et bibliques. La compréhension de ces sujets n’est pas si évidente. Aux yeux d’une majorité de personnes, les scènes anecdotiques que les impressionnistes retranscrivent dans leurs tableaux sont plus évocatrices que des tableaux historiques. Les premiers créaient suivant leurs propres inclinaisons alors que le second répondait à des commandes officielles.
Après le décès de Signol ses œuvres se sont dispersées entre les collections publiques et les collections privées. Son nom sombre dans l’oubli puisque la majorité de ces œuvres sont inaccessible au public.

Notes

[1E. Signol, Souvenirs, Émile Signol, Membre de l’Institut Officier de la Légion d’Honneur, Paris, May & Motteroz, 1897, p. 6.

[2Conseil d’État Règlement. Pour les jeunes Artistes pensionnaires du Roi, 1821, p. 3, disponible sur https://agorha.inha.fr/fileadmin/user_upload/Envois_de_Rome/Database_80/07_Reglement_AFR_1821.pdf

[3J.-H., Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, Paris, Garnier-Flammarion, 1966 (1er éd. 1788), p. 159.

[4E. Signol, op. cit., 1893, p. 10.

[5J.-H., Bernardin de Saint-Pierre, op. cit., 1966, p. 90.

[6É.-J. Delécluze, « Envois des pensionnaires de Rome », in Journal des Artistes, 2 septembre 1832, p. 163.

[7F. Naud (dir.), Procès-verbaux de l’Académie des Beaux-Arts, t. 5, Paris, École des Chartes, 2004, p. 372.