Parcours d’un peintre-aquafortiste au début du 20e siècle René Gustave Pierre dans les collections du musée des Beaux-Arts de la ville de Reims
Né à Verdun, Gustave Pierre se forme à l’École régionale des Arts industriels de Reims. En 1893, il part à Paris pour étudier à l’École nationale des Beaux-Arts, subventionné par le Conseil général de la Marne et boursier de la ville de Reims. Il débute dans l’atelier de Gustave Moreau jusqu’à la mort de celui-ci en 1898, puis fréquente plusieurs autres ateliers avant de rejoindre celui de Fernand Cormon jusqu’en 1903. Cette formation académique le dote d’une rigueur de composition et d’un sens du détail des physionomies qui caractérise son œuvre. Il expose très régulièrement au Salon des Artistes français à partir de 1896, et devient membre de la Société en 1912. L’État acquiert huit de ses toiles au Salon et plusieurs autres œuvres en galeries, dont un autoportrait de 1929 conservé au Centre Pompidou qui a récemment fait partie de l’exposition « Mirrors of the portraits » [1].
L’œuvre de Gustave Pierre s’inscrit dans un courant réaliste largement répandu, indifférent aux avant-gardes du début du siècle, et qui caractérise alors l’art français « traditionnel » [2]. Le public de l’époque reste en partie réticent aux courants novateurs perçus comme des modes passagères. Une de ses œuvres de Salon acquise par l’État, intitulée En Promenade et représentant ses enfants, est présente à la Panama-Pacific International Exposition de San Francisco en 1915. En 1928, la Wildenstein Gallery expose ses toiles à New York.
Gustave Pierre explore diverses voies durant sa carrière, tout en conservant une tradition picturale issue de son enseignement classique.
Ses premières toiles sont plutôt sombres, dans la veine de Rembrandt, comme son autoportrait Le Rieur (œuvre présente dans les collections du musée des Beaux-Arts de Reims, à la suite du legs d’Henry Vasnier) pour lequel le peintre obtient une seconde médaille au Salon de 1900.
Pierre s’intéresse alors aux miséreux de la ville et de la campagne.
Il s’installe à Tramery (Marne) vers 1910, et sa famille qui s’agrandit lui inspire de nombreuses toiles où les joies de l’enfance sont traduites dans des tons colorés, avec une touche parfois proche de l’impressionnisme.
La guerre marque un tournant : Pierre est mobilisé d’août 1914 à fin mai 1915 puis passe dans la réserve en tant que père de six enfants. Il se tourne alors vers la gravure à l’eau-forte pour rendre compte de la vie des poilus.
L’artiste s’intéresse aux paysages, qu’il peint parfois avec une touche et une palette cézaniennes, mais aussi et surtout aux physionomies de la population. Contrairement à d’autres artistes de l’époque qui illustrent les activités et coutumes régionales, Pierre se concentre sur des portraits d’autochtones : nombreuses toiles et gravures figurent marins, Bretonnes et Normandes.
D’autres tableaux montrent une approche synthétique, comme La Mère et l’enfant : les couleurs sont traitées en aplats, les contours du dessin bien cernés.
Bien qu’il s’installe définitivement avec sa famille à Paris vers 1917, Pierre garde des attaches avec ses clients rémois.
En témoignent deux toiles religieuses commandées par Philippe Châtelain à la fin des années 1930 pour remplacer celles détruites par la guerre à l’église de Chenay.
En 1934, il est promu chevalier de la Légion d’Honneur pour l’ensemble de sa carrière. La même année, l’École nationale des Beaux-Arts fait appel à lui comme professeur de dessin et l’entrepreneur Édouard Mignot fait don au musée rémois de quarante-trois estampes de l’artiste.
Au Salon des Artistes français, Pierre ne cesse de proposer de grandes compositions. En 1938, un an avant sa mort, il expose le triptyque La Sortie des mineurs, une commande des Charbonnages Hensies-Pommeroeul, actuellement exposé au musée de l’Iguanodon en Belgique.
Gustave Pierre aquafortiste
La guerre fut certainement l’occasion qui mena l’artiste à la gravure. Affecté au 132ème régiment d’infanterie, Gustave est envoyé aux Eparges dans le département de la Meuse. Démobilisé, il peint et grave abondamment à partir des dessins à l’encre qu’il a pu faire sur place. L’artiste expose à plusieurs reprises ses œuvres de guerre, peintures et estampes, à la galerie Devambez [3].
En 1919, il présente au Salon un Mouvement de troupes salué par la critique. La toile est acquise par le baron Denys Cochin mais Pierre en livre une estampe tirée à 30 exemplaires qui sert aussi de publicité à La Nouvelle Histoire illustrée d’Albert Mallet.
Mouvement de troupes répond aux attentes patriotiques du public de l’époque, mais sans héroïsme lyrique ni anecdote qui éloignerait de la réalité : dans cette scène où deux régiments se croisent, l’artiste représente simplement le soldat dans son devoir. Les gravures de guerre de Gustave Pierre mettent l’accent sur l’anonymat des poilus dans cette guerre qui les dépasse.
L’artiste représente les poilus tantôt en bataillon marchant en masse vers son sort, tantôt en situation individuelle, mais toujours sous les mêmes traits. Les Soldats creusant à Bonzée nous montrent ainsi le poilu dans son uniforme règlementaire, le visage barré d’une large moustache.
Après la guerre, la production de Gustave Pierre se diversifie. Tout en continuant la peinture à l’huile, il utilise la gouache et l’encre pour illustrer des scènes de baignades. L’eau-forte lui permet d’exploiter la précision de son dessin. Il détaille son quartier à Paris, ses lieux de villégiature en Normandie et en Bretagne.
L’artiste traduit plusieurs compositions, comme Les Bouleaux ou Ferme en Bretagne, dans les deux techniques qu’il affectionne : estampe et peinture à l’huile.
Pierre exploite surtout la technique de l’eau-forte dans des portraits réalistes, à commencer par ses autoportraits. Au moins une quinzaine d’autoportraits le représentent à différentes périodes de sa vie.
Ceux possédés par le musée, L’Homme au calot, L’Homme aux lunettes, L’Homme à la barbe et Devant la glace [Portrait en loup de mer] ont sûrement été réalisés entre 1928 et 1932.
Dans son autoportrait Homme gravant, plus ancien, Pierre se revendique graveur au même titre que peintre. Il sera membre de la Société internationale de la gravure en noir à partir de 1923 puis de la Société des peintres-graveurs français jusqu’à la fin de sa vie. En 1929, il fait partie de l’exposition des « graveurs français contemporains » à Berlin.
Le Poète instruisant les paysans
Présentée au Salon des Artistes français en 1930, cette toile a valu à Gustave Pierre le prix James Bertrand, décerné par la Société des Artistes français. Ce prix récompense chaque année un peintre d’histoire de nationalité française, un prix étonnant pour Pierre qui n’est absolument pas habitué à ce registre. Il peint généralement ce qu’il voit, le modèle sur le vif, et les sujets de ses toiles sont généralement liés à son vécu.
Depuis le début du 20e siècle, de grandes fresques décoratives d’inspiration antique ornent les nouveaux bâtiments et la guerre a renforcé l’utilisation des allégories. Avec ce tableau, le peintre ambitionne sûrement de recevoir une commande de l’Étata. La thématique lui est inspirée par sa collaboration à l’illustration d’une édition des Géorgiques de Virgile en 1927.
La thématique d’Homère et les bergers a été traitée à maintes reprises au cours du 19 e siècle. Pierre a pu s’inspirer de la toile de Paul Jourdy, de 1834, exposée à l’École nationale des Beaux-Arts qu’il a fréquentée, mais également de celle de Pierre Puvis de Chavannes, Le Repos, présente au musée de Picardie.
Il reprend l’iconographie traditionnelle du poète, vêtu à l’antique, assis sur un rocher, la lyre à ses côtés, et celle du paysan appuyé sur son bâton pour écouter.
Comme Puvis de Chavannes, Pierre fait figurer des enfants dans la scène afin d’illustrer tous les âges de la vie. Le peintre représente aussi toutes les époques. Les tenues à l’antique dominent et l’arrière-plan, qui se déploie avec une immensité jusque-là inconnue chez le peintre, évoque la Grèce antique. Pourtant, la femme au centre et la jeune fille à gauche nous replongent dans l’époque contemporaine par la forme et le coloris de leurs robes ; tout comme les pâtures qui rappellent davantage la Normandie. L’artiste souhaite donner un caractère d’universalité à la scène. A son habitude, Pierre traite chaque personnage de manière consciencieuse, soignant chaque attitude et expression, et invitant le regard à se promener dans la toile à la recherche de détails.
Quatre ans plus tard, au Salon, il réutilise cette inspiration antique et pastorale des Géorgiques avec cette fois une référence à William Bouguereau, dans le triptyque Retour des champs, aujourd’hui conservé par le musée Cantini à Marseille.
Notes
[1] SHANGHAI 2023 : Mirrors of the Portrait : Highlights of the Centre Pompidou III, Frédéric Paul (dir.) [Shanghai, West Bund Art Museum, 21 juillet 2023 - 09 février 2025], Shanghai, West Bund Art Museum – Paris, Centre Pompidou, 2023.
[2] Gustave Pierre peut être rapproché, par son traitement réaliste et ses thématiques bretonnes, des artistes de la « Bande noire » : Charles Cottet, Lucien Simon...
[3] Sanchez, Les expositions de la galerie Berthe Weill (1901-1942) et de la galerie Devambez (1907-1926). Répertoire des artistes et de leurs œuvres, Dijon, l’Echelle de Jacob, 2009 ; Le Carnet de la semaine, 19 novembre 1916