Note de lecture « Marat Assassiné »
Autopsie du tableau iconique de Jacques-Louis David
Création Disparition Découverte [1]
Par Amélie Porret-Dubreuil – chargée de bibliothèque au musée des Beaux-Arts de la Ville de Reims
En l’honneur du bicentenaire de la mort de Jacques Louis David, plusieurs manifestations ont célébré ce grand peintre en 2025, comme la grande exposition rétrospective que le Louvre lui a consacré. Les musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB) ont quant à eux publié un passionnant ouvrage rapportant les recherches les plus récentes menées sur l’iconique Marat assassiné, chef-d’œuvre conservé dans leurs collections depuis 1893 (Fig. 1). Considérée comme l’une des œuvres les plus emblématiques de la période révolutionnaire, cette peinture représente l’assassinat du révolutionnaire Jean-Paul Marat par Charlotte Corday. L’occasion d’en apprendre beaucoup sur l’une des toiles de la collection de peinture du musée des Beaux-Arts de Reims, La Mort de Marat, une réplique en atelier dirigée par David. (Fig. 2)
Les autrices Catherine Defeyt (chercheuse en archéométrie à l’Université de Liège et aux MRBAB) et Francisca Vandepitte (conservatrice de l’art moderne aux MRBAB) unissent ici leurs compétences respectives, croisement inédit entre l’histoire de l’art technique (analyses scientifiques de laboratoire) et l’histoire politique d’un chef-d’œuvre. Cet ouvrage matérialise en effet l’aboutissement d’un vaste projet de recherches historiques et scientifiques transdisciplinaire mené au sein du programme Fed-twin Face to Face (ULiège-MRBAB) qui vise à jeter un nouvel éclairage sur la représentation du visage humain dans la peinture occidentale, à travers le prisme de l’histoire de l’art technique. Le livre s’appuie notamment sur les résultats apportés par les techniques d’imagerie scientifique non invasives les plus avancées afin de disséquer l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la Révolution française.
Par leurs approches innovantes, les autrices renouvellent le regard et la compréhension d’une icône politique et artistique comme le Marat de David. Elles incitent à ne plus se limiter aux seuls écrits historiques et à l’analyse esthétique traditionnelle, mais à s’appuyer aussi sur une véritable « biographie matérielle » de la toile. Ainsi, leur livre démontre comment les secrets de la création de l’œuvre s’inscrivent directement dans la matière même du tableau, tout comme son parcours et sa conservation, de sa dissimulation sous la Restauration à son entrée dans les collections des MRBAB ainsi que l’authentification de ses différentes répliques d’atelier.
L’ouvrage s’attache d’abord à replacer l’œuvre dans le contexte troublé de la Révolution française. Il rappelle les circonstances de la mort de Marat et le rôle de David, peintre engagé au service de la République.
Les autrices étudient les choix plastiques de l’artiste : la sobriété de la composition, l’éclairage, les références à l’iconographie chrétienne et la construction d’une figure héroïque. Leur analyse montre comment le tableau dépasse largement la simple représentation d’un événement historique pour devenir un instrument de propagande révolutionnaire. Marat y apparaît comme un martyr politique, présenté avec une dignité et une sérénité qui contrastent avec la violence réelle de son assassinat. Une idéalisation iconique, proche des codes religieux, débarrassant l’œuvre d’une part de réalisme pour créer un « martyr de la Révolution ».
En effet, en s’écartant de la réalité historique et de sa représentation picturale par une simplification de certains éléments ou l’élimination d’autres, David construit une image idéalisée destinée à susciter l’émotion et l’adhésion du spectateur.
De plus, par la mise en perspective de cette œuvre avec un autre portrait mortuaire révolutionnaire de David, Le Peletier sur son lit de mort (le tableau disparaît après 1826), les autrices apporte un éclairage nouveau sur sa force narratrice et dévoile une hypothèse inédite sur l’histoire de la création du Marat au sein de la grande Histoire, ces deux tableaux étant destinés à se faire face dans la Salle des Conventions.
Ce volume s’intéresse aussi à l’histoire matérielle de l’œuvre. L’un des chapitres étudie plus avant la période post-napoléonienne au cours de laquelle David s’exile à Bruxelles pour protéger son œuvre hautement subversive sous le régime de la Restauration. Les recherches approfondies sur les traces de pliages, les trous de clous sur les bordures de la toile et les altérations de la matière que porte la toile a permis aux chercheuses de formuler de solides hypothèses techniques sur la manière dont le tableau a été démonté, caché et transporté à l’abri des regards des autorités.
Cet ouvrage s’inscrit dans le prolongement d’une exposition tenue en 2022 où les MRBAB exposaient plusieurs copies d’ateliers aux côtés du tableau original Marat assassiné. Un petit catalogue (48 pages) était alors paru à cette occasion. En parallèle de cette présentation inédite avait commencé une recherche en laboratoire sans précédent sur le tableau et ses différentes variantes conservées au Louvre, à Versailles, à Dijon et à Reims. Les résultats de cette étude comparative des répliques d’atelier dévoilés dans ce 26e volume de la série des Cahiers des MRBAB plonge le lecteur sous la couche picturale grâce à la réflectographie infrarouge (IRR), la https://www.youtube.com/watch?v=eOFeCtbzOskfluorescence de rayons X (XRF) et la macro-imagerie et permet d’appréhender l’œuvre de David sous un nouvel angle.
Au cœur du livre, la confrontation scientifique du tableau original avec ses quatre répliques historiques connues analyse les pigments, la texture des liants et la liberté du dessin sous-jacent. L’ouvrage redéfinit précisément le degré d’implication de David et de ses assistants (comme Gioacchino Serangeli ou Langlois) dans la fabrication de ces copies. Les recherches menées par Catherine Defeyt montrent que les techniques IRR et XRF sont très efficaces pour révéler les dessins préparatoires, les pentimenti (partie du tableau recouverte par le peintre afin de modifier la toile en profondeur) et les changements de compositions.
Par sa démarche pluridisciplinaire, ce livre expose la nécessité d’appliquer les analyses scientifiques au patrimoine, non plus comme outils de validation, mais pour permettre de générer des récits historiques. La riche iconographie qui accompagne les explications scientifiques apporte une clarté didactique rendant les rapports de laboratoire accessibles grâce à des macrophotographies et des superpositions d’imageries spectrales saisissantes.
Catherine Defeyt et Francisca Vandepitte réussissent le pari de faire parler la peinture dans ce qu’elle a de plus intime, offrant un regard résolument moderne sur une œuvre que l’on croyait pourtant connaître par cœur. À l’appui de recherches scientifiques et historiques, Marat assassiné : autopsie du tableau iconique de Jacques-Louis David développe l’analyse croisée de l’histoire politique, de l’histoire de l’art, de l’iconographie et de l’étude des mécanismes de communication visuelle. Bien que nourri de références savantes, cet ouvrage se distingue par son accessibilité. Il demeure abordable à la lecture pour un public non spécialiste grâce à une écriture claire et pédagogique. La métaphore de l’« autopsie » se révèle dans l’examen de chaque détail du tableau, étudiés comme autant d’indices permettant de reconstituer les intentions du peintre et les stratégies de représentation mises en œuvre. Les autrices montrent ainsi avec clarté que le chef-d’œuvre de David n’est pas un simple témoignage historique, mais une construction destinée à façonner la mémoire collective.
Notes
[1] Référence bibliographique : Catherine DEFEYT, et Francisca VANDEPITTE, Marat assassiné : autopsie du tableau iconique de Jacques-Louis David. Création, disparition, redécouverte, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique / Éditions Still, coll. Cahiers des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, 2025.
https://www.bm-reims.fr/Default/doc/SYRACUSE/3716078/marat-assassine-autopsie-du-tableau-iconique-de-jacques-louis-david-sous-la-dir-de-catherine-defeyt-