Le Chapeau à fleurs (1892), un regard signé Émile Friant (1863-1932)

Par Jean-Sébastien Bertrand, historien de l’Art.
Enseignant en histoire de l’Art dans le supérieur, spécialisé dans l’école lorraine autour de 1900. Les recherches portant sur le peintre Emile Friant ont été menées durant une thèse de doctorat (Sorbonne Université).

Légué par le grand amateur Henry Vasnier (1832-1907) en novembre 1907 à la ville de Reims [1] , le tableau Le Chapeau à fleurs est aujourd’hui une pièce des plus intrigantes des collections du musée des Beaux-Arts de Reims .
Que se cache-t-il derrière ce regard insistant ?
Qui est l’artiste dépeignant cette femme avec une précision photographique et une telle quête psychologique ?
Quelle est l’histoire de cette peinture ?

Une peinture signée Émile Friant

Émile Friant (1863-1932) est un artiste lorrain né à Dieuze le 16 avril 1863. Suite à la défaite lors de la guerre franco-prussienne de 1870, la famille Friant décide de conserver la nationalité française et de quitter les territoires occupés (l’Alsace, la Moselle, une partie des Vosges et l’est de la Meurthe). Cette famille d’artisans migre à Nancy courant septembre 1872, et va occuper un petit logement au cœur de la ville, à quelques pas du marché couvert. Ce sera la première adresse du jeune Émile, 9 ans.

Peu porté sur l’école, Émile arrive à entrer à l’Ecole municipale de Dessin de Nancy (en 1876 ?), dirigée alors par Louis-Théodore Devilly (1818-1886), ancien directeur des écoles de dessin et de modelage de Metz. Fort de cet apprentissage et doté de qualités remarquables, le jeune artiste arrive à intégrer l’atelier très prisé d’Alexandre Cabanel (1823-1889) à l’Ecole nationale des Beaux-Arts de Paris. Il entre dans cette vénérable institution en 1879, il a 16 ans.

Dix ans plus tard, Émile Friant devient une réelle star internationale en raison de sa participation au Salon lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1889. Il expose ce qui va devenir son chef-d’œuvre : La Toussaint (1888 [2]).

Cette toile est un réel sésame pour l’artiste : couvert de lauriers, il est médaillé d’or, entre dans l’ordre de la Légion d’honneur, et voit son tableau acheté par l’Etat. Il a alors 26 ans, c’est le début d’une décennie de chefs-d’œuvre !

La Joconde du Naturalisme

À l’instar de son compatriote Jules Bastien-Lepage (1848-1884), Friant est un artiste du Naturalisme. Ce courant, succédant au Réalisme de Gustave Courbet, poursuit cette quête du réel dans la France de la IIIe République. Le mouvement souhaite être le plus proche possible du réel en ne prenant comme modèles que les personnes de l’entourage des artistes, et comme sujets uniquement les scènes de la vie quotidienne. L’art du portrait devient un des fers de lance de ce courant, où les artistes vont chercher à être le plus naturel possible dans la représentation du portraituré. Il se fait connaître par une scène de genre, sujet qu’il va continuer à développer tout au long de sa carrière, mais il devient un grand nom de l’art du portrait de son temps.

Émile Friant fait dialoguer ici la précision du trait, c’est un grand dessinateur, et la coloration minutieuse des carnations, afin de donner un naturel désarmant à cette femme. Si son identité est malheureusement inconnue, son visage est l’illustration parfaite de ce style pictural de par ce regard interpellant celui qui passe devant elle. Il paraît impossible de ne pas se questionner sur cette femme, sur le message qu’elle souhaite nous faire parvenir à travers ce regard ou ce sourire énigmatique digne d’une Monna Lisa !

Enquête…

Le chapeau à fleurs FRIANT Musée des Beaux-Arts

L’observation du tableau permet de déceler quelques éléments permettant de comprendre l’environnement de cette jeune femme. Tout d’abord, elle porte une alliance, ce qui permet d’indiquer son statut de femme mariée. Vêtue d’un chemisier rose et d’une veste gris perlé, cette femme porte encore ses vêtements d’extérieur, comme si elle venait d’arriver dans la composition ou, au contraire, prise juste avant son départ de l’atelier. Manteau sombre et « chapeau à fleurs » donnent à ce tableau un sentiment de fugacité de la pose et d’instant volé.

Le Naturalisme, et Friant en est un représentant ici, travaille l’instantané de la pose, la captation d’un moment volé, un arrêt sur image. Il signe ses compositions par cette quête de l’instant qu’il donne à sentir par la pose, et par le regard.
Elle pose probablement dans l’atelier parisien de l’artiste.
Depuis 1889, Friant avait un logement-atelier au 11 boulevard de Clichy. C’est à cette adresse que l’artiste décédera le 9 juin 1932. On observe, dans cette composition, un fauteuil recouvert d’un tissu à motif fleuri.

Cet objet est repérable sur d’autres portraits, notamment le Portrait de Madame Lebeau (1889, musée des Beaux-Arts de Nancy). On le retrouve également sur un Portrait d’homme âgé assis (1899, collection particulière) et une interprétation sur les tableaux de La Leçon de mandoline (1908, musée des Beaux-Arts de Nancy) et Devant la psyché (1912, musée des Beaux-Arts de Nancy).
Ce même fauteuil est également présent sur la photographie de 1904 (?) illustrant un article de René d’Avril. Cette dernière a probablement été prise à l’adresse parisienne de l’artiste. Le cadrage serré empêche de voir distinctement l’arrière-plan, mais il semble être occupé par un meuble en bois, qui pourrait être également celui présent sur le Portrait de Madame Lebeau.

L’histoire matérielle de ce portrait

Cette huile sur toile (42,5 x 34 cm) [3] a été réalisée en 1892 comme en atteste la signature, visible en haut à droite : « E. Friant / 1892 ».

Ce portrait a été présenté l’année même au Salon de Nancy organisé par la Société Lorraine des Amis des Arts aux galeries Victor-Poirel [4](du 30 octobre à début décembre 1892). Il porte alors le n°261 et est exposé sous le titre : « Le Chapeau à fleurs », titre qu’il a toujours conservé par la suite. Le portrait est de nouveau exposé au Salon de Paris de la Société Nationale des Beaux-Arts au palais du Champs-de-Mars (10 mai – 10 juillet 1893) sous le numéro 447 [5]. Émile Friant présente fréquemment ses créations à Nancy avant de les exposer au public parisien, il est toutefois beaucoup plus exceptionnel qu’il présente ses œuvres dans des salons régionaux, ce qui est le cas pour cette « petite femme au chapeau à fleurs » [6].

Ce portrait est exposé l’année suivante, en 1894, au Salon de Reims organisé par la Société des Amis des Arts de Reims (29 septembre au 6 novembre 1894 sous le numéro 373) [7]. Henry Vasnier (1832-1907), membre de la Société des amis des Arts de Reims, repère ce portrait signé de ce grand nom ayant une cote montante à Paris et aux États-Unis. Friant a alors 31 ans et est au sommet de sa gloire. Vasnier achète la toile à l’issue du Salon pour la somme de 2 500 francs. Ce tableau entre alors dans sa collection sous le numéro « HV 113 », comme cela est inscrit derrière le tableau [8]. Cette peinture sera régulièrement citée dans les ouvrages consacrés à la collection Vasnier [9]. L’exposition de cette peinture connut la même historiographie que son créateur. Le tableau tombe dans une sorte d’oubli après la Seconde Guerre mondiale, et ne sera présenté au public qu’à compter de 1974 [10] au sein de différentes expositions se déroulant au Musée des Beaux-Arts de Reims : La Femme et les mœurs vues par les peintres du XIXe et de 1900 (déc. 1974-janv.1975, n.n.), Les peintres de la Belle époque (juill.-sept. 1976, n.n.) [11] et Le Portrait au XIXe (11 juill.-2 oct. 1983, n.n.). En 1979, la toile est présentée à la Maison de la Culture de Reims pour une exposition intitulée « Publicité » (mars 1979). La villa Demoiselle rendant hommage à son bâtisseur en 2015, avec l’exposition Henry Vasnier, présente également ce tableau [12]. La toile retrouve le chemin du domaine Vranken-Pommery pour une présentation au sein de l’exposition Blooming (3 juin-15 nov. 2021). En 2016, Le Chapeau de fleurs est accroché au sein de la rétrospective Friant, dernière à ce jour, Émile Friant (1863-1932), le dernier naturaliste ? (4 nov. 2016 – 2 fév. 2017) présentée au musée des Beaux-Arts de Nancy [13].

Un regard qui en dit long…

Atalone écrivait dans La Galerie Vasnier à Reims :

Avec autant de science qu’un Hollandais, plus de virtuosité, moins d’humour et de sens pittoresque, c’est l’œuvre d’un technicien accompli [14] !

Si l’éloge est de taille, nous pensons qu’en sus du technicien, Friant est un artiste du sensible. Regarder cette toile, c’est entrer en contact avec la psychologie de ce regard, c’est être confronté à cette femme et à son histoire.
La virtuosité de l’introspection : une signature d’Émile Friant.

Notes

[1Numéro d’inventaire : 907.19.113, huile sur toile, 42,5 x 34 cm. Je souhaite remercier la responsable du Centre de ressources et documentaliste des musées d’art de Reims, Madame Francine Bouré, qui m’a été d’une grande aide lors de mes recherches.

[2Musée d’Orsay, en dépôt au musée des Beaux-Arts de Nancy.

[3Le tableau est cité dans le premier article monographique consacré à Émile Friant par un proche (Charles de Meixmoron de Dombasle, « Émile Friant », Mémoires de l’Académie de Stanislas, Berger-Levrault, Nancy, 1896, p.326). Il est également cité dans le catalogue de l’exposition Peinture et Art nouveau : l’école de Nancy (sous la direction de François Loyer, Jean-Paul Middant et Béatrice Salmon) s’étant déroulé au Musée des Beaux-arts de Nancy (24 avril – 26 juillet 1999), RMN, Paris, 1999 (p.140, p.141).

[43 rue Victor-Poirel, Nancy.

[5La presse, qu’elle soit régionale (Le Progrès de l’Est du 9 mai 1893, et L’Est Républicain du 13 mai 1893) ou nationale (Le Figaro avec l’article de Charles Yriarte, L’Echo de Paris au sein de l’article d’Armand Sylvestre, et Le Monde illustré du 29 juillet 1893, « Exposition de la Société Nationale des Beaux-Arts », article de Luc-Olivier Merson, p.74), relaye la présence de ce portrait. Il existe une photographie ancienne du tableau à l’Institut National d’Histoire de l’Art (inv. : Archives 59/9).

[6Le Progrès de l’Est, 9 mai 1893, p.1.

[7Se déroulant au Musée des Beaux-Arts, 8 rue Chanzy. Le catalogue est consultable à ce lien : https://www.bm-reims.fr/Default/digital-viewer/c-3608075. Un autre tableau de Friant était également exposé lors de ce salon : Le Pêcheur (n°372). Aujourd’hui non localisé, ce tableau est connu par une photographie ancienne conservée au Musée Goupil de Bordeaux. Catalogue de l’exposition de la Société des Amis des Arts de Reims, 1894, L’Indépendant Rémois imprimerie (p.72).

[8L’arrière du portrait présente aussi une autre inscription : « N°F 894 » qui correspond au numéro lors de l’évacuation des collections du musée en juin 1917.

[9Atalone,La Galerie Vasnier à Reims, Reims, Lucien Monce, 1909, p.50 ;Corot, Monet, Gallé... L’oeil d’un collectionneur de Jeanne-Alexandrine Pommery à Henry Vasnier, catalogue de l’exposition musée d’Art Mercian de Karuizawa (11 juillet – 9 novembre 2003), Somogy éditions, Paris, 2003, n°118 (ill. p.122) ; Sartor, Marguerite, Catalogue sommaire de la collection Henry Vasnier, Reims, 1913, n°113, p.10 et Toussaint, Hélène, Collection Henry Vasnier - Peintures et dessins. Musée de Reims, mémoire de l’École du Louvre, 1967, n°134, p.139. Un numéro de Beaux-Arts éditions de 2017 est consacré à « Henry Vasnier. Exposition à la Ville Demoiselle, Reims ».

[10La documentation conservée au Musée des Beaux-Arts de Reims permet de savoir que le tableau a été accroché dans le bureau du Secrétariat Général à l’Hôtel-de-Ville de Reims, de 1984 à 1990.

[11Exposition relayée par un article du journal L’Union du 13-14 juillet 1976 (avec ill.).

[12Henry Vasnier, les passions modernes d’un collectionneur audacieux, document de visite de l’exposition à la Villa Demoiselle de Reims (5 novembre 2015 – 18 septembre 2016), non paginé (avec ill.).

[13N°79 : « Le Chapeau à fleurs ». Villeneuve de Janti, Charles (dir.), Émile Friant (1863-1932), le dernier naturaliste ? catalogue de l’exposition au musée des Beaux-arts de Nancy (4 novembre 2016 – 27 février 2017), Somogy-Ville de Nancy, Paris, 2016, p.134, p.158 (avec ill.). La peinture n’avait pu être prêtée lors de la première rétrospective, déjà à Nancy, en 1988, en raison de son état jugé fragile.

[14Atalone, La Galerie Vasnier à Reims, Reims, Lucien Monce, 1909, p.50.